En 2010, un débat diffusé sur VOA-SOMALI confrontait Aden Robleh et DAF à un député du RPP et à un exilé pro-régime autour de la modification de la Constitution et de la prétendue irremplaçabilité du président Ismaïl Omar Guelleh. Ce débat révélait un paradoxe frappant : comment un leader présenté comme indispensable peut-il prétendre avoir construit un pays solide et autonome ? Quinze ans plus tard, cette question reste plus pertinente que jamais.
À Djibouti, le discours officiel oscille entre deux affirmations contradictoires : d’un côté, Guelleh est présenté comme le bâtisseur du pays ; de l’autre, il serait « irremplaçable ». Cette rhétorique, déjà utilisée pour justifier la révision constitutionnelle de 2010, a été reproduite en 2025 pour prolonger encore le mandat du président. L’argument d’« irremplaçabilité » n’est pas un signe de force, mais l’aveu implicite de la fragilité institutionnelle d’un régime incapable de fonctionner sans son chef.
Le débat de 2010 réunissait Aden Robleh Awaleh (Paix à son âme), président du PND, Daher Ahmed Farah « DAF », président du MRD, Abdi Ibrahim Mohammed « Gabriel », député du RPP, et Idris Assoweh, ancien fonctionnaire exilé au Royaume-Uni et futur président de la CENI. Face au député du RPP, Aden Robleh posa une question simple mais implacable : si le pays avait réellement été consolidé, pourquoi aucune relève n’était prête à prendre le relais ? Pourquoi présenter Guelleh comme irremplaçable ? La logique officielle s’effondrait, laissant l’interlocuteur sans réponse.
DAF, de son côté, frappa encore plus fort. Comment expliquer que des cadres compétents, censés bénéficier de la croissance et de la stabilité vantées par le régime, choisissent de fuir le pays avec leur famille pour s’exiler au Royaume-Uni ? Ce départ, motivé par le rejet du système en place, illustre l’incohérence fondamentale du discours de l’exilé pro-régime : un pays véritablement en progrès devrait retenir ses talents, pas les pousser à partir.
Les États réellement développés fonctionnent autrement. Au Ghana, au Botswana ou en France, les institutions assurent des transitions pacifiques et efficaces, indépendamment des dirigeants. En proclamant l’irremplaçabilité d’un leader, Djibouti admet que son système repose sur une seule personne. Les échecs répétés de l’ONEAD, les difficultés chroniques de l’EDD et l’absence de planification économique crédible en sont des preuves concrètes.

La contradiction dénoncée par Aden Robleh est limpide : si Guelleh a véritablement construit le pays, il n’a pas besoin d’être présenté comme indispensable. Et s’il est irremplaçable, alors le pays n’a jamais été consolidé. DAF, quant à lui, a montré l’absurdité du discours officiel : un pays performant ne pousse pas ses cadres à l’exil.
Depuis vingt-cinq ans, cette dépendance du système à un seul individu est devenue une stratégie : chaque rumeur sur la santé du président déclenche une agitation officielle, comme si Djibouti ne pouvait survivre sans lui. Les technocrates et cadres compétents ont été marginalisés, et les institutions vidées de leur substance. Le mythe du « bâtisseur irremplaçable » masque une fragilité structurelle profonde : le véritable développement se mesure à la capacité d’un État à fonctionner sans une personne unique à sa tête.

La réforme constitutionnelle de 2025, qui prolonge le mandat de Guelleh, répète exactement les arguments de 2010. Cette répétition n’est pas un triomphe politique, elle témoigne de l’échec persistant : Djibouti n’a toujours pas construit un État autonome. Aden Robleh et DAF l’avaient montré : un pays développé n’a pas besoin d’un dirigeant éternel, mais d’institutions solides, d’une relève compétente et d’un État capable de fonctionner indépendamment de tout individu.
Si Gabriel et Assoweh avaient eu le courage de débattre face à face avec l’opposition, qu’en serait-il aujourd’hui ? L’actuelle génération de cadres du RPP – Ilyas Dawaleh, le député Souleiman et consorts – oserait-elle défendre ces positions en direct face à DAF et Dr Kader du Model ? La réponse est claire : non. Aujourd’hui, le régime repose sur la peur, le silence et la soumission, et la nouvelle génération des RPPistes est loin de l’audace de ceux qui osaient autrefois confronter leurs adversaires dans des débats publics sur les chaînes des radios internationales.
En résumé, l’irremplaçabilité proclamée de Guelleh n’est pas la preuve d’un État fort, mais le signe d’une dépendance institutionnelle totale à un seul individu. Le véritable défi pour Djibouti n’est pas de prolonger un mandat, mais de construire un système où le pays et ses citoyens peuvent prospérer indépendamment de celui qui occupe la présidence.